La peur de perdre Dieu en nous

La peur de perdre Dieu en nous

‘Nous ne perdons pas Dieu. Nous perdons seulement notre disposition intérieure avec le sacré.’

Je n’ai jamais eu peur de perdre Dieu. Je suis intimement convaincu de Son existence, mais je ne L’ai jamais compris comme une ‘chose’ susceptible d’être possédée ou à l’inverse, de disparaître.  Cette perte n’a jamais eu de véritable signification pour moi.  Je pourrais plus aisément concevoir de m’égarer moi-même plutôt que de Le perdre Lui. Et pourtant, il existe une peur silencieuse de Son absence qui traverse bien des consciences: non pas la peur du monde ni celle de soi-même.  C’est une crainte sans objet clairement défini mais dont la résonance demeure profonde, comme si quelque chose d’essentiel pouvait être retiré de la trame même de la réalité.

Cette peur se manifeste sous diverses expressions.  Certaines demeurent silencieuses et subtiles, tandis que d’autres prennent une forme plus concrète.  Certaines relèvent de l’angoisse métaphysique, tandis que d’autres sont plus proches de l’expérience vécue.  Elle envahit aussi bien les agnostiques que ceux qui font l’expérience du divin.

Chez l’homme ordinaire, ou chez celui qui n’a fait que quelques pas sur le sentier de la Lumière, la peur ne naît pas de concepts, mais de fractures intérieures.  Le désir et l’aspiration ne s’accordent pas; ils se déchirent.  Le mouvement vers l’intensité de l’expérience terrestre et celui qui s’oriente vers Dieu ne suivent pas la même direction.

Il existe parfois un désir viscéral ou tumultueux qui pousse vers l’expérience, la consommation, ou vers une intensité qui n’est plus seulement vitale, mais devient dense, lourde et presque opaque.  Et, simultanément, il existe une ouverture authentique, une subtile justesse, ainsi qu’un amour de ce qui est élevé, qui ne peut être réduit à la seule expérience.

Ces personnes ne sont ni confuses, ni superficielles, ni dépourvues de discernement.  Au contraire, c’est précisément leur lucidité qui rend la rupture plus douloureuse.

Après chaque descente, la remontée ne se présente pas comme une obligation morale, mais comme une intime reconnaissance : ‘Ce n’est pas le cas ici’.

Et pourtant, le mouvement se répète.  Ici, la peur de perdre Dieu prend une forme très concrète, non pas comme une idée mais comme une sensation de distance, de chute, d’impossibilité de demeurer dans ce qui est reconnu comme vrai.  Même cette peur est, en son essence, une interprétation.  Ce n’est pas Dieu qui s’éloigne, mais la conscience qui s’identifie temporairement à une forme incapable de Le refléter.

Il existe d’autres expressions, plus subtiles encore.  Certaines personnes vivent avec la conviction d’être fondamentalement indignes, ‘inférieures’, ‘imparfaites’ ou encore trop éloignées.  Cette croyance n’est pas de l’humilité, mais une forme raffinée d’égocentrisme.  C’est un autre visage de l’ego: non plus celui qui s’affirme avec excès, mais celui qui se nourrit d’une négation assidue de lui-même.  Ainsi, elles créent une distance volontaire, érigeant une séparation entre leur âme et Dieu.  Elles se privent elles-mêmes de l’essence profonde de leur conscience.  De cette manière, le Soi se définit par un manque et demeure fixé sur celui-ci. Cette attitude engendre également une séparation.

À l’inverse, d’autres ne ressentent aucune rupture intérieure.  Il y a de la force, de la clarté, de la capacité de gérer leur existence, de construire, de décider. Ils n’éprouvent nul besoin de Dieu, car ils ne ressentent pas leur propre insuffisance.  Ce sont des êtres toujours victorieux, efficaces, autonomes.  Pourtant, cette suffisance à soi n’est pas la liberté, mais une fermeture au sein d’une autonomie qui ne s’ouvre plus à ce qui la transcende. Ici encore apparaît une forme de distance, non par chute, mais par saturation.

Il existe aussi une forme plus silencieuse de cette distance, plus difficile à reconnaître, car elle ne se manifeste pas comme une angoisse, mais comme une rigueur.  C’est la posture de ceux pour qui la vérité doit être démontrable, vérifiable, formulable en termes clairs.  Non par superficialité, mais par une authentique discipline de la pensée.  Ce qui ne peut être établi avec précision ne peut être affirmé, et ce qui ne peut être affirmé demeure hors du domaine du réel.

Dans cette rigueur, il n’y a aucune hostilité à l’égard de Dieu.  Il y a seulement l’incapacité de L’inclure.  Mais cette limite dissimule parfois une forme très subtile d’évitement: non parce que Dieu contredirait la pensée, mais parce qu’Il ne peut être contenu par elle.

Il ne saurait être mesuré, localisé ni inscrit dans une relation causale.  Il ne peut davantage devenir un objet de connaissance sans être déjà réduit.  Ainsi, afin de préserver la cohérence méthodologique, Il est exclu.

Cette exclusion n’est pas neutre et engendre un monde refermé sur ses propres conditions d’intelligibilité; un monde achevé mais sans ouverture.  Un monde où tout peut être expliqué, mais rien ne transcende.  Ici, ce n’est pas la peur de perdre Dieu qui émerge, mais l’impossibilité de Le rencontrer.

Toutefois, cette impossibilité même révèle une limite dans la manière de penser Dieu. Car ce qui ne peut être objet de connaissance n’est pas pour autant inexistant, mais simplement inaccessible à une certaine manière d’y accéder.  Confondre cette limite avec l’inexistence est peut-être la forme la plus raffinée de distance: non pas un rejet, mais une fermeture; non pas une négation, mais une impossibilité tenue pour acquise.  Dans cette perspective, Dieu n’est pas perdu.  Il est tout simplement exclu du domaine où Il pourrait être cherché.

Ainsi, la peur de perdre Dieu n’est pas une réalité unique, elle apparaît sous différentes formes comme rupture, comme culpabilité, comme autosuffisance ou comme exclusion.  Cependant, ce qu’elles ont en commun est qu’une distance réelle est supposée entre l’homme et le divin. Cette supposition n’est jamais radicalement remise en question.

Toutes ces peurs distantes, y compris celle de l’exclusion, disent davantage sur la manière dont Dieu est conçu que sur Dieu Lui-même.  Pour être perdu, Il doit être parfois un ‘autre’, un ‘quelqu’un d’autre’.  Pour être perdu, Il doit être parfois présent, parfois absent.  Pour être perdu, il doit exister une distance réelle entre l’humain et le divin

Dans cet espace de séparation naît la peur.  Les mystiques de toutes traditions ont connu cette expérience.  Non comme une théorie, mais comme une brûlure. Non comme une idée, mais comme une nuit. C’est le moment où la présence devient opaque, et où ce qui était vivant se retire dans le silence.  Ce n’est pas Dieu qui disparaît, mais la transparence à travers laquelle Il était reconnu.  Dans cette tension, la peur n’est pas une faiblesse, mais une forme d’amour purifié.  C’est un amour qui n’est plus soutenu par la lumière, mais qui refuse de s’estomper dans l’obscurité.  C’est une fidélité sans confirmation.

Lorsque cette distance est poussée dans ses limites, ce qui se dissout n’est pas seulement la peur, mais la structure même qui la rend possible.  Alors, même au milieu des contradictions, des échecs ou de la violence, ce qui est essentiel ne peut plus être perdu.

La question se pose naturellement: Est-Il parti, ou le sens de Sa présence s’est-il perdu?  Dans la tradition Cathare et dans les mouvements Gnostiques vivants, le problème n’est pas celui d’une perte accidentelle, mais d’un état originel.  L’homme ne perd pas Dieu dans le temps: il naît dans une condition de séparation.  Le monde lui-même est conçu comme un champ d’oubli, une structure où ce qui est essentiel est obscurci, fragmenté et dispersé.

Dans cette perspective, la peur n’est pas que Dieu puisse être perdu, mais que l’homme demeure enfermé dans ce qui n’est pas Lui.  Ce n’est pas une peur émotionnelle, mais existentielle.  Nous ne craignons pas l’absence, mais celle de demeurer dans une existence inauthentique.

La Rose-Croix d’Or articule cette tension de manière très précise.  Il est question de deux natures: celle de la naissance et l’autre révélée par l’appel.  L’homme naturel n’est pas capable, par lui-même, du retour.  Pourtant, en lui demeure une étincelle, non comme possession, mais comme possibilité.  Cette étincelle n’appartient pas au monde auquel l’homme se pense rattaché. Elle ne peut être développée par accumulation ni par perfection.  Elle ne peut être qu’éveillée, et cet éveil s’accomplit par la rupture, par la mort et une renaissance intérieure.  Dans ce contexte, ‘perdre Dieu’ prend un autre sens: non pas la perte d’une présence, mais l’échec d’une nouvelle naissance.  Non pas Son absence, mais l’impossibilité de participation.

Et pourtant, même ici, quelque chose demeure obscur.  Qui donc perdrait quoi?  Et que pourrait-on perdre, au juste, si le divin n’est soumis ni au temps, ni à l’espace, ni aux conditions changeantes ?

Il existe une perspective dans laquelle tout le drame de la perte se dissout sans être nié.  Si Dieu est conçu comme un objet d’expérience, alors Il peut être perdu.  S’Il est compris comme une présence vivante, alors Il peut être ressenti ou non.  S’Il est pensé comme une relation, alors celle-ci peut être rompue.

Mais si ce que nous appelons Dieu n’était rien de tout cela?  S’Il n’était ni un objet, ni un état, ni une relation, mais la condition même dans laquelle apparaissent tout objet, tout état et toute relation?  Alors la perte devient impossible.  Non parce qu’elle est empêchée, mais parce qu’elle ne peut advenir. On ne peut perdre ce qui n’est pas devant soi.  On ne peut perdre ce qui ne vient pas à soi.  On ne peut perdre ce qui n’est rien d’autre que l’évidence même par laquelle nous savons que nous existons.

Peut-être n’avons-nous pas besoin de conserver Dieu, mais de cesser de Le traiter comme quelque chose que l’on peut perdre.  Dieu ne peut être perdu que si l’on croit Le posséder à la manière d’un objet.  ‘Il faut que l’homme se libère de Dieu pour trouver Dieu’, dit Eckhart, non comme négation, mais comme libération de toute relation construite.

Ce qui peut être perdu n’est que la manière dont on a appris à reconnaître le divin.  Une forme, une émotion, une proximité imaginée. Un langage intérieur, et non ce qui rend possible le langage.

Dans son essence, la peur de perdre Dieu est la peur de perdre une certaine forme de conscience, une configuration, une manière de s’orienter.  Lorsque cette forme commence à se défaire, le vertige apparaît.  Non parce que quelque chose de réel disparaît, mais parce que ce qui était tenu pour réel perd sa consistance.

Eckhart dit quelque chose d’extraordinaire: au plus profond de l’âme, se trouve une ‘étincelle’ où Dieu naît en l’homme.  Il nomme ce lieu le ‘grunt’, le fondement de l’âme. Ici, l’âme et Dieu ne sont pas deux réalités séparées.

‘L’œil avec lequel je vois Dieu est le même œil avec lequel Dieu me voit’, dit-il.  Dans cette identité, l’idée de perte perd son assise.  Si l’œil qui cherche et ce qui est cherché ne font qu’un, aucune distance ne peut exister.

La véritable ‘nuit’ n’est pas l’absence de Dieu, mais celle des formes par lesquelles Il était reconnu.  Par-delà cette nuit, il n’y a pas de lumière nouvelle, ni de présence plus intense, ni de confirmation.  L’impossibilité de la perte est à la fois plus simple et plus difficile à accepter: non comme une idée, mais comme un fait.  Ce fait ne produit ni exaltation ni sécurité.  Il ne produit même pas la paix au sens habituel.  Il produit seulement un glissement subtil: de la relation vers l’évidence, de la quête vers la reconnaissance, de la peur vers l’impossibilité même de la peur.

Peut-être n’avons-nous finalement pas peur de perdre Dieu.  Peut-être avons-nous peur de perdre tout ce qui nous faisait croire que nous Le possédions.  Lorsque cette perte est totale, il ne reste aucun vide.

Ce qui demeure est ce qui n’a jamais été acquis et ne peut être perdu. Ce qui demeure est ce qui a toujours été.
‘Sois silencieux et sache que Je suis’.

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Date: juin 1, 2026
Auteur: Daniela Bhalla (Romania)
Photo: Gantavya Bhatt on Unsplash CC0

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