Depuis la nuit des temps l’organisation complexe mais extraordinairement rigoureuse de l’univers a fasciné l’humanité.
Savez-vous, en effet, qu’un écart infinitésimal dans le mouvement de l’orbite d’une planète de notre système solaire aurait pour effet d’y semer le chaos dont l’une des conséquences serait la disparition de toute trace de vie sur terre?
Certains penseurs éclairés ont considéré que l’homme véritable – c’est à dire non seulement en tant qu’organisme biologique mais aussi en tant qu’organisme animé par une âme et une vie spirituelle – que cet homme véritable donc est structuré à l’image de l’univers et ils l’ont appelé en conséquence microcosmos ou microcosme. De ce petit univers ou microcosme Empédocle – philosophe du quatrième siècle avant notre ère – nous dit:
« Égal à lui-même partout, illimité, Sphairos (c’est à dire le soleil rayonnant) est là, tout rond, joyeux et immobile.[1] »
Aujourd’hui, de Sphairos, nous ne percevons qu’un fragment limité, notre corps, animé par une conscience tout aussi limitée car déterminée essentiellement par notre activité sensorielle. Pourtant malgré cette limitation évidente de nos capacités tant physiques, qu’émotionnelles ou cognitives nous restons animé du désir de dépasser ce cadre restreint. Mais quelle est l’origine de ce désir qui pousse l’homme à rechercher toujours de nouveaux horizons dont il découvrira tôt ou tard les limites, qu’il cherchera alors à nouveau à dépasser ?
Cette impulsion provient d’un sanctuaire secret, domaine de l’absolu, qui se situe au plus profond de notre âme que certaines écoles spirituelles ont appelé : « Étincelle de lumière » ou « grain de sénevé » ou « Rose du cœur » ou « Graal » ou encore « Dépôt sacré » au Moyen-orient. Mais notre conscience ne perçoit rien de cette silencieuse présence, sauf parfois de façon éphémère sous la forme d’une infime nostalgie qui traverse l’être et le projette dans une sensation de mal-être que rien ni personne ne peut effacer. Et bien souvent notre conscience va traduire cette impulsion intérieure par une recherche désordonnée, à l’extérieur du microcosme, qui va nous mener sur des chemins aux méandres infinis comme un gigantesque labyrinthe duquel il est strictement impossible de s’échapper.
Cette quête de l’absolu est également au cœur de nombre de discours théologiques. Les messages religieux les plus classiques ont proposé à l’humanité une tentative d’explication dans laquelle la situation de l’homme dans l’univers relevait d’une volonté divine. Tout l’édifice religieux se présentait alors comme l’intercesseur entre l’homme et Dieu. Au cours des siècles passés cette croyance s’est fissurée, lentement mais inexorablement, et cela, en partie, par les travaux de quelques individus, concernant justement les lois d’organisation de l’univers, reléguant ainsi au domaine de l’irrationnel les dogmes fondateurs des grandes religions. Citons ici Copernic, Galilée, Giordano Bruno, Newton qui du 15éme au 18ème siècle ont contribué à jeter les bases de la méthode expérimentale, c’est à dire concevoir et réaliser des expériences et des modèles reproduisant les phénomènes observés et à partir de ces modèles remonter jusqu’au principe originel, jusqu’à l’idée créatrice. La découverte de ces lois d’organisation de l’univers était le premier pas vers la compréhension du mystère de la vie.
Dans ses premiers pas, cependant, la démarche scientifique était très fortement teintée de métaphysique ou plutôt de mysticisme rationnel. Ainsi, on découvre depuis peu que Newton, le père de la physique newtonienne sur laquelle s’est fondée notre actuelle vision du monde, était avant d’être un chercheur scientifique, un alchimiste convaincu puisant aux sources de l’hermétisme. En réalité, Newton regardait l’univers comme un cryptogramme composé par le Tout-Puissant, comme une énigme dont l’homme devait retrouver le sens. Jusqu’à l’avènement de la science moderne, la Nature était perçue comme une réalité vivante, animée de sa propre Âme. Mais la philosophie mécaniste qui s’est constituée au XVIIe siècle imposa progressivement l’idée que tout devait être conçu sur le modèle de la machine et que l’Âme devait être remplacée par le concept de force, que les cieux, les planètes, les plantes, les animaux et les hommes eux-mêmes obéissaient à ces forces.
L’hypothèse de Dieu comme élément fondamental de l’organisation de l’univers devint superflue et la sagesse de ceux qui œuvrèrent à développer une vision du monde, de l’homme et de la vie, réunissant dans une même harmonie la raison et la foi, en particulier les premiers Rose-Croix, cette sagesse-là va céder progressivement la place à une démarche exclusivement rationnelle, cette démarche qui est la nôtre actuellement. Le point culminant dans cette démarche fut sans aucun doute l’exclusion du sujet – et donc de sa conscience ou son âme – dans le processus de connaissance de l’objet. De cette séparation dont les conséquences sont incalculables, le psychanalyste Jung écrivait:
« La science dans sa totalité est cependant dépendante de l’âme dans laquelle toute connaissance est enracinée… Il est extrêmement étonnant que le monde occidental semble mal apprécier cette situation.[2] »
Par la perte de l’âme comme organe de connaissance, la science s’est interdite de répondre à la question du sens, ce que souligne avec insistance Platon dans la République, Livre VII:
« Or notre raisonnement […] démontre que cette faculté de la connaissance est présente, avec l’organe le plus approprié, dans l’âme de chacun, et que, de même qu’un oeil qui ne serait à même de se tourner de l’ombre vers la lumière qu’avec un demi-tour de tout le corps, de même il faut détourner l’âme tout entière, avec l’organe de la connaissance, des choses qui passent, jusqu’à ce qu’elle devienne capable de supporter la contemplation de l’être dans ce qu’il y a de plus lumineux, à savoir ce que nous appelons le Bien.[3] »
Ainsi par cette exclusion de l’âme, la science s’est donné son espace et sa méthode. Elle a progressivement imposée sa vision du monde et de la vie et c’est cette vision qui constitue le fondement actuel de notre culture.
Mais ne nous méprenons pas. Nous tenons à souligner les remarquables conséquences de la recherche scientifique dans les technologies qui structurent notre environnement quotidien: technologies de l’information, de l’énergie, nouveaux matériaux, génie génétique, etc. Mais celles-ci permettent-elles de répondre à la question fondamentale : quel est le sens de la vie?
Assurément non ! Et pourtant cette question n’est-elle pas fondamentale ? Pourquoi alors une telle ignorance, pourquoi une telle dérive où les questions fondamentales de l’existence sont non seulement exclues mais encore considérées comme indésirables dans notre société actuelle ?
L’origine d’une telle dérive est à rechercher dans la rupture entre la science intérieure ou sacrée et la science matérialiste. Car aujourd’hui, il existe une science intérieure connue d’un nombre restreint de chercheurs au cœur remplit d’une aspiration à la compréhension et à la réalisation du sens de la vie. Leur premier travail est de découvrir le plan qui imprime sa trame dans la marche et l’organisation de l’univers. Cette découverte est rendue possible par l’éveil d’une véritable intuition supérieure, un mode de fonctionnement de l’imagination où celle-ci puise sa nourriture aux sources vives de l’Esprit Universel.
Contrairement à la démarche scientifique qui vise à isoler chacune des parties d’un système pour l’étudier et tenter ainsi de reconstituer l’ensemble et d’en déduire des lois d’organisation, la Science sacrée repose sur une vision globale de l’homme, de la vie et de l’univers. Tout d’abord de l’homme, car il est l’acteur et l’objet de cette connaissance. La science sacrée postule que l’homme est bien plus qu’une organisation complexe d’atomes animée par une vie biologique dont les processus énergétiques sont plus ou moins connus ; il est également un élément ou organe d’un véritable Corps vivant que la tradition appelle « microcosme », le Sphairos d’Empédocle dont nous parlions en introduction, et dont les éléments qui le constituent ne peuvent être ni appréhendés ni étudiés par les instruments et théories scientifiques actuels. Un maître de la science sacrée, Jan Van Rijckenborgh, fondateur de l’École de la Rose-Croix d’Or, a parfaitement décrit ce corps vivant, ce microcosme. Ici surgit le mystère de la vie, en tant qu’élément s’inscrivant dans un plan d’envergure cosmique et dont les enjeux, transmis par nombre de mythes ou de légendes, sont l’éveil et la libération de l’Être de Lumière qui gît endormi en chacun d’entre nous. C’est la Vie même qui est placée au cœur de cette science, non pas la vie biologique, même si elle occupe une fonction déterminante, mais la Vie dont l’origine se situe dans une autre Réalité, un champ de Vie et de Lumière parfaits. Enfin cette vision s’élargit à l’univers qui est organisé à l’image du Mirocosme, rejoignant ainsi cette connaissance multimillénaire de l’hermétisme :
« Ce qui est en haut est comme ce qui est en bas.[4] »
II est bien évident que cette science sacrée n’a pas pour but d’augmenter le confort matériel de l’humanité. Elle n’a pas non plus pour but de fournir un surcroît de confort moral ou spirituel, même si ces points peuvent être une conséquence de son usage. Son unique objectif est de rétablir dans l’être sa faculté latente de connaissance parfaite, c’est à dire d’une connaissance intérieure de la vie, de l’être et du monde, libre de tous systèmes de croyances ou de conditionnements extérieurs. Le clé qui permet l’émergence de cette connaissance parfaite se trouve dans la conscience, cette conscience qui nous donne la faculté de nous interroger sur le sens de la vie, qui refuse de considérer que la vie n’est qu’un accident biologique dans l’insondable histoire de l’univers. C’est du plus profond de notre conscience que surgit la sensibilité au beau, au bien, aux nobles sentiments, et aussi cette éphémère nostalgie qui parfois nous saisit si profondément que lorsqu’elle s’évanouit, demeure en nous la trace de ce « mal-être », que rien ni personne ne peut effacer.
Ainsi nous verrons surgir dans un avenir, dont la proximité ne dépend que de notre propre cheminement intérieur, une nouvelle vision du monde et de la vie. Ces prémisses s’annoncent à travers certaines découvertes de la physique quantique qui laissent entrevoir que dans l’univers qui nous entoure s’organise une réalité qui nous est inconnue, que nous ne pouvons percevoir. La seule possibilité de perception de cette réalité réside dans un changement de conscience, laquelle doit procéder de cette réalité même.
Ceci nous amène aux portes du sacré, au portes d’une science sacrée dont les clés, ces mystérieuses « clés mystiques » auxquelles faisait référence Newton, se trouvent cachées en nous-même, dans le seul lieu ou ne pensons jamais à chercher.
C’est vers cette science intérieure que peut, que devrait, nous mener la science de la nature, dont la véritable fonction, grâce à sa formidable capacité d’investigation tant de l’infiniment petit que de l’infiniment grand, est de maintenir intacte cette capacité à nous émerveiller des prodiges de l’univers et de la vie et par là même de pousser l’âme humaine à s’interroger sur le mystère de la vie. Et cette interrogation peut s’amplifier jusqu’à inciter l’être à se mettre en quête d’une réalité indépendante des capacités limitées de sa conscience et de ses croyances multiples. Alors se faisant, la science profane aura conduit l’être aux portes d’une science sacrée qui le reliera à la perfection d’une réalité intemporelle et infinie.
Références
[1] Empédocle, 490-435 av. JC, Fragments
[2] Erwin Schrödinger, L’Esprit et la matière, 1958
[3] Platon, La République, Livre VII
[4] Hermès Trismégiste, La Table d’Émeraude
