Nous sommes en 1926. Les services des douanes américaines classent une œuvre d’art, destinée à une grande rétrospective à New York, comme un simple objet métallique non identifié.
Ils exigent des droits d’importation de 40 %. Il s’agit de « L’Oiseau d’or », une œuvre de l’artiste Constantin Brâncuși — connu à l’international sous le nom de Brancusi.

L’Oiseau d’or
Constantin Brâncuși
Fair Use
1926 : la douane américaine est en train d’évaluer une pièce d’œuvre destinée à une grande exposition rétrospective à New York, comme un ouvrage en métal inconnu. Ils exigent un droit de douane de 40%. Cela concerne « L’Oiseau d’or » (1), de l’artiste Constantin Brâncusi, connu internationalement comme Brancusi.
2026 : cent ans plus tard. Dans le musée H’ART à Amsterdam, il est possible de visiter l’exposition : « La naissance de l’art sculptural moderne » où une collection exceptionnelle des travaux de Brancusi a été rassemblée. Je déambule en me demandant ce qui a pu animé cet artiste.
Brancusi est en effet considéré comme le père de l’art sculptural moderne. Le conflit avec les autorités frontalières et le procès qui suivit, signifiaient un jalon dans l’histoire de l’art ; les accents, quant à la définition de l’art, étaient déplacés. Dorénavant, les intentions de l’artiste et sa vision esthétique pèseraient de la même façon qu’une vision réaliste. Constantin Brancusi était une personne guidée par une force intérieure. Déjà, âgé de onze ans, il quitte la maison parentale et cherche en errant son chemin à travers la vie. À 26 ans, il fait une sculpture inhabituel : un homme, dont la peau est enlevée, faisant découvrir les muscles méticuleusement mis à nus. Ce fut sa première tentative de vouloir appréhender la « véritable » réalité intérieure, au-delà de l’apparence extérieure. Avec « L’Écorché », il remporte le prix décerné par l’École des Beaux-Arts de Bucarest. Lorsqu’il atteint l’âge de 28 ans, il ne voit plus d’avenir en Roumanie. N’ayant pas d’argent pour voyager autrement – il décide d’aller à pieds – à Paris, considéré comme la capitale artistique d’Europe. À Paris, il apprend à connaitre le sculpteur déjà renommé : Auguste Rodin. Celui-ci l’engage comme assistant, mais Brancusi le quitte rapidement déjà. Sa motivation la plus importante est : « rien ne peut pousser à l’ombre des grands arbres. »
Brancusi cherche le renouvellement. Il esquisse sa définition élémentaire de l’art sur l’un des feuillets de notes : « la création de choses que l’on ne connait pas encore. »
Il rompt avec la tradition de sculpter d’après un modèle, de couche en couche et il se développe en taille directe, consistant à tailler et sculpter dans les matériaux, en pierre, plâtre et bois. En travaillant directement de cette manière, Brancusi a ressenti « la valeur du moment ». tailler et sculpter était pour lui comme une quête des images originelles, des formes et des idées primordiales : de l’essence de l’existence. Enlever tout le superflu et l’excédent afin de trouver « l’authenticité », la vérité, afin de mettre à nu le noyau intangible. Comme l’a dit Michel Ange : « je n’ai qu’à libérer l’ange de la pierre. » Brancusi dit, à propos de sa série de poissons :
« on pense à sa vitesse, son corps flottant et fulgurant que l’on voit à travers l’eau… eh bien, j’ai essayé exactement d’exprimer cela (…) je ne cherche qu’à représenter l’éclair de son esprit. »
Par son « éclair », Brancusi m’a touché dans l’âme. L’abstraction poussée à l’extrême et le mouvement dans ses sculptures touchent à l’origine de la vie.

La Prière
Constantin Brâncuși
Fair Use
En 1907, à l’occasion d’une commande, Brancusi fait « La Prière ». Il montre ici une jeune femme agenouillée sur le sol, la tête légèrement penchée en avant avec les bras croisés sur sa poitrine. Son attitude montre clairement qu’elle est en train de prier.

Leda
Constantin Brâncuși
Fair Use
En 1920, Brancusi sculpte « Leda » (3) en marbre blanc. Leda, la jolie reine mortelle, qui s’unit au dieu immortel Zeus ayant pris la forme d’un cygne. Brancusi fait ici quelque chose de grandiose. Le cou de son cygne n’est pas à proprement dit un cou ordinaire, mais il a une forme triangulaire qui va en s’amincissant, et où j’entrevois l’attitude d’une femme agenouillée, comparable à celle de « La Prière ». Dans cette sculpture, Leda et Zeus sont devenus une unité parfaite. Sa sculpture « Leda » nous fait entrevoir un soupçon de la vérité, à savoir que la mortalité est indissolublement uni à l’immortalité. Que le souffle de l’éternité respire en moi, que l’éclair de l’esprit immortel habite dans tous les êtres mortels.
Prométhée, issu de la mythologie grecque, vola le feu divin immortel du mont Olympe pour le planter dans les cœurs des êtres humains afin qu’eux aussi puissent rêver, penser et agir en liberté, oui même être égal aux dieux immortels.

Prométhée
Constantin Brâncuși
Fair Use
Le « Prométhée » (4) de Brancusi fait voir un garçon endormi, somnolent. Tout comme dans sa sculpture « Leda », Brancusi, avec Prométhée, donne un sens particulier à l’ancien mythe. Tandis que j’absorbe la sculpture du regard, c’est comme si j’entends Prométhée dire : le feu divin que je t’ai donné dans le cœur, et pour lequel j’ai souffert, se trouve toujours endormi et rivé en ton cœur. Réveille-toi. Libère le feu divin que l’on t’a offert ! Découvre l’éclair immortel de l’esprit en toi. La sculpture « Prométhée » montre, de façon inimitable, une nouvelle possibilité de vie qui repose dans tous les cœurs. Brancusi donne au mythe une nouvelle signification nécessaire à notre époque.
Un oiseau est le symbole de la liberté, du vol de l’âme aspirant à l’union avec l’esprit. Brancusi a créé pas moins de 27 sculptures d’oiseaux en marbre, en bronze et encore treize autres en plâtre. L’un d’eux a reçu un titre en roumain : « Maiastra ». il symbolise l’oiseau magique des contes et légendes de son pays natal.
« L’oiseau Maiastra symbolise le vol qui libère l’être humain des limitations de la matière dépourvue de vie »,
dit Brancusi. En outre,
« c’est l’acte de voler que je sculpte et non pas des oiseaux. Toute ma vie, j’ai essayé de saisir l’essence du vol. Le vol, quel bonheur ! »
La beauté gracile de « L’Oiseau d’or », la sculpture qui ne passa pas la frontière en 1926, reflète la délivrance du feu intérieur. Cet oiseau-âme s’élève, il brise les lois de la nature terrestre horizontale. Il suit la ligne droite vers ce qui est en haut.
Brancusi :
« une bonne sculpture peut guérir ».
Une bonne sculpture guérit l’être humain et son âme jusqu’à devenir un tout harmonieux avec l’esprit d’unité, de liberté et d’amour.
Au sujet de l’artiste :
Constantin Brâncusi est né en 1876 à Hobita Gorj, près de Targu Jiu en Roumanie. En 1894, il est admis à travailler chez un tonnelier à Craiova. On remarqua son talent et ses qualités artistiques. Grâce à une bourse il peut se faire inscrire à l’École des Beaux-Arts à Bucarest. Il reçut alors son diplôme de l’art sculpturale en 1902, à l’âge de 26 ans. Il part à Paris à l’école des Beaux-Arts. En 1926, il connait sa percée à New York avec son exposition rétrospective. Brâncusi meurt en 1957 dans son atelier à l’impasse Ronsin à Paris. Il lègue l’intégralité de son atelier avec toutes les sculptures à l’Etat français.
D’autres œuvres :
Tête d’enfant endormi (1906)
Mademoiselle Pogany (1913)
Princesse X (1915)
Une Muse (1917)
La colonne sans fin (1918)
Œuvre en trois parties (1938) : La table du silence – La porte du baiser – La Colonne sans fin : sculpture commémorative à l’honneur des soldats roumains de la première guerre mondiale.
Remarques:
[1] La Pasarea Maiastra, The Master Bird ou bien L’Oiseau Merveilleux est une figure emblématique dans les légendes roumaines, comparable à l’oiseau de feu ou le Phoenix de la mythologie. L’oiseau symbolise la maitrise de l’art du vol, le vol vers l’absolu et la beauté divine. Petre Ispirescu (1830-1887) fut un écrivain roumain, qui rassembla des contes roumains Povesti Romanesti, les traduisit à nouveau en les rendant ainsi accessibles pour son temps ; les Pasarea Maiastra en font également partie.
[2] Ma patrie. Ma famille. C’est la terre en rotation – le vent, les nuages qui passent, l’eau qui coule, le feu qui réchauffe l’herbe verte – l’herbe sèche – la boue, la neige. (Brancusi, note d’atelier).