{"id":127874,"date":"2026-06-05T06:00:46","date_gmt":"2026-06-05T06:00:46","guid":{"rendered":"https:\/\/logon.media\/?post_type=logon_article&#038;p=127874"},"modified":"2026-05-29T19:32:40","modified_gmt":"2026-05-29T19:32:40","slug":"la-joie-de-sisyphe","status":"publish","type":"logon_article","link":"https:\/\/logon.media\/fr\/logon_article\/la-joie-de-sisyphe\/","title":{"rendered":"La joie de Sisyphe"},"content":{"rendered":"<p><em>Albert Camus a re\u00e7u le prix Nobel de litt\u00e9rature \u00e0 l\u2019\u00e2ge de 44 ans en 1957. Dans ses romans, essaies et articles de journaux, il se rebelle contre la fixit\u00e9 des opinions, <\/em><\/p>\n<p><!--more--><\/p>\n<p><em>les certitudes dogmatiques et le d\u00e9sir se portant sur les v\u00e9rit\u00e9s id\u00e9ologiques. Pour lui, rien n\u2019est tout \u00e0 fait mal ou tout \u00e0 fait bien. Ainsi il consid\u00e8re le mythe de Sisyphe sous un jour \u00e9tonnamment diff\u00e9rent de ce qui se fait habituellement. Il soul\u00e8ve la question\u00a0: le travail de Sisyphe est-il un supplice \u00e9ternel et un travail infructueux\u00a0?<\/em><\/p>\n<p>Albert Camus (1913-1960) grandit \u00e0 Tipasa, un petit village d\u2019Alger. Lorsque la deuxi\u00e8me guerre mondiale \u00e9clate, il se trouve \u00e0 Paris. Il se joint \u00e0 la r\u00e9sistance et devient r\u00e9dacteur en chef d\u2019un magazine interdit\u00a0nomm\u00e9 \u00ab\u00a0Combat\u00a0\u00bb. L\u2019exp\u00e9rience dramatique de la guerre s\u2019est profond\u00e9ment grav\u00e9e dans son \u00e2me. Comment peut-on vivre dans un monde d\u00e9nu\u00e9 de toute justice\u00a0? Comment peut-on continuer ainsi sans d\u00e9sesp\u00e9rer\u00a0? Lorsqu\u2019il revient \u00e0 Alger, il pleut. Il voit les traces de violence dues \u00e0 la guerre. Il y r\u00e8gne une atmosph\u00e8re lugubre. Puis le soleil perce \u00e0 travers les nuages et il se sent p\u00e9n\u00e9tr\u00e9 par la beaut\u00e9 du paysage en d\u00e9pit du fait que la guerre y est toujours. Il se prend \u00e0 r\u00e9aliser que l\u2019atmosph\u00e8re emplie de l\u2019ardeur de feu du soleil, la mer vivante et les oiseaux qui chantent sont toujours rest\u00e9s vivant dans son souvenir. Par la suite, cette exp\u00e9rience prend une\u00a0 grande importance dans sa vie. Ainsi il \u00e9crit\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p><em>\u00ab\u00a0en plein milieu de l\u2019hiver j\u2019ai enfin compris qu\u2019il y avait en moi un \u00e9t\u00e9 invincible\u00a0\u00bb. <\/em><\/p><\/blockquote>\n<p>C\u2019est ce souvenir de la lumi\u00e8re int\u00e9rieure qui lui donne le courage de pers\u00e9v\u00e9rer et c\u2019est ce vers quoi il se tourne dans les moments difficiles.<\/p>\n<p><em>L\u2019\u00e9tranger, La peste <\/em>et <em>La chute <\/em>sont les \u0153uvres les plus connues de Camus. <em>La peste, <\/em>\u00e9crite en 1947, fut relue et discut\u00e9e par beaucoup de lecteurs lors de la p\u00e9riode du corona et une nouvelle impression est m\u00eame apparue en 2020. Dans <em>La peste <\/em>le docteur Bernard Rieux refuse de prendre du repos pendant l\u2019\u00e9pid\u00e9mie, qui, pour beaucoup signifie la mort. Il s\u2019engage \u00e0 combattre l\u2019\u00e9pid\u00e9mie au p\u00e9ril de sa vie.<\/p>\n<blockquote><p><em>\u00ab\u00a0Je crois que je n\u2019ai aucune affinit\u00e9 avec l\u2019h\u00e9ro\u00efsme et la saintet\u00e9. Ce qui m\u2019int\u00e9resse c\u2019est l\u2019\u00eatre humain\u00a0\u00bb. <\/em><\/p><\/blockquote>\n<p>Le livre se termine par sa d\u00e9cision de noter ses exp\u00e9riences<\/p>\n<blockquote><p><em>\u00ab\u00a0dans le but de laisser au moins un souvenir relatif \u00e0 l\u2019injustice et la violence qui leur avaient \u00e9t\u00e9 faites et dans le but de pouvoir transmettre tr\u00e8s facilement ce qu\u2019on peut apprendre des \u00e9pid\u00e9mies, notamment que dans un \u00eatre humain, il y a plus \u00e0 admirer qu\u2019\u00e0 m\u00e9priser\u00a0\u00bb.<\/em><\/p><\/blockquote>\n<p>L\u2019ann\u00e9e derni\u00e8re, l\u2019\u00e9crivain, traducteur et interviewer Bas Heijne, dans <em>Un amour plus \u00e9lev\u00e9, <\/em>a remis en lumi\u00e8re les <em>Lettres pour un ami allemand <\/em>de Camus. Dans ces lettres, Camus \u00e9voque le fait que lorsque le pouvoir et le despotisme ont lieu, la n\u00e9cessit\u00e9 de les contrecarrer s\u2019impose. Malgr\u00e9 la grande aversion caus\u00e9e par le refus de faire mal et les effusions de sang, l\u2019\u00eatre humain se trouve oblig\u00e9 d\u2019entrer dans le combat. Selon lui, on perd sa dignit\u00e9 quand on se bat pour le pouvoir, mais on la garde quand on a le courage de se battre, m\u00eame \u00e0 contre-c\u0153ur, pour sauver les valeurs humaines de libert\u00e9 et d\u2019amour. M\u00eame dans la r\u00e9sistance, Camus continuait \u00e0 voir la vuln\u00e9rabilit\u00e9 de chaque \u00eatre humain. On le lui reprocha vivement.\u00a0 Malgr\u00e9 tout, il continua \u00e0 propager la valeur d\u2019une morale personnelle d\u2019amiti\u00e9 et d\u2019humanit\u00e9. Dans son <em>journal<\/em> intime il \u00e9crit\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0<em>il arrive toujours un moment o\u00f9 les gens cessent de se battre et de s\u2019entred\u00e9chirer<\/em>, <em>pour finalement \u00eatre dispos\u00e9 \u00e0 s\u2019aimer et \u00e0 s\u2019accepter comme ils sont. C\u2019est le royaume des cieux\u00a0\u00bb. <\/em><\/p><\/blockquote>\n<p>Ce fameux \u00ab\u00a0moment\u00a0\u00bb n\u2019est-il pas intimement li\u00e9 au degr\u00e9 de conscience d\u2019un \u00eatre humain\u00a0?<\/p>\n<p>Dans les mythes, nous y trouvons des images qui refl\u00e8tent notre inconscient. Les mythes aident \u00e0 d\u00e9velopper la conscience humaine. Ils peuvent toucher quelque chose d\u2019essentiel et d\u2019universel, ce qui est reconnu int\u00e9rieurement et qui caract\u00e9rise le chemin de vie. Les mythes ne sont pas des histoires irr\u00e9vocables. On dit parfois que les mythes sont form\u00e9s par chaque oreille qui les entend et par toute bouche qui les raconte. Ils peuvent aussi se d\u00e9velopper au fil du temps.<\/p>\n<p>Ainsi Camus attire notre attention sur un aspect m\u00e9connu du c\u00e9l\u00e8bre mythe grec de Sisyphe. Sisyphe fut le mortel qui se rebella contre les dieux, m\u00e9prisa la mort et d\u00e9veloppa une grande passion pour la vie. C\u2019est pourquoi il re\u00e7ut la punition la plus grave\u00a0: il devait pousser un bloc de rocher colossal sur la pente escarp\u00e9e d\u2019une montagne, qui, une fois arriv\u00e9 en haut, devait rouler \u00e0 nouveau en bas, puis Sisyphe \u00e9tait plac\u00e9 \u00e0 nouveau devant la t\u00e2che de pousser le bloc de rocher vers le haut. Un travail absurde. Ce n\u2019est pas pour rien qu\u2019on appelle un travail inutile et sans perspective \u00ab\u00a0un travail de Sisyphe\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>En fait, la pens\u00e9e de Camus va au-del\u00e0 du bloc de rocher que l\u2019on doit pousser en haut pour le laisser rouler ensuite vers le bas. Il nous demande d\u2019imaginer notre Sisyphe alors qu\u2019il descend lentement la montagne, son rocher derri\u00e8re lui.<\/p>\n<blockquote><p><em>\u00ab\u00a0C\u2019est sur le chemin de retour, pendant cette pause, que Sisyphe attire mon attention\u00a0\u00bb, <\/em><\/p><\/blockquote>\n<p>\u00e9crit Camus.<\/p>\n<blockquote><p><em>\u00ab\u00a0\u00c0 Cet instant pr\u00e9cis, l\u2019instant d\u2019une respiration, qui va certainement revenir comme sa mis\u00e8re d\u2019ailleurs, cet instant donc est le moment o\u00f9 il prend conscience\u00a0\u00bb. <\/em><\/p><\/blockquote>\n<p>Tout en descendant la pente, Sisyphe devient conscient de l\u2019absurdit\u00e9 de sa situation.<\/p>\n<p>Est-ce que le mythe de Sisyphe ne donne-t-il pas le sentiment de ce qu\u2019on \u00e9prouve parfois aussi, que, peu importe ce qu\u2019on fait ou ce qu\u2019on vit, tout \u00e0 coup cela nous parvient autrement, comme une r\u00e9p\u00e9tition d\u00e9nu\u00e9e de but et vide de sens\u00a0? Pour utiliser les mots de Camus \u00ab\u00a0comme quelque chose d\u2019absurde\u00a0\u00bb. On se l\u00e8ve, mange, dort et on se l\u00e8ve \u00e0 nouveau. Pourquoi en fait\u00a0? Ce sentiment d\u2019\u00e9tranget\u00e9, d\u2019absurde, surgit, dit Camus, par le fait qu\u2019on devient conscient de la r\u00e9p\u00e9tition sans fin de la vie, qu\u2019il n\u2019y a rien de nouveau sous le soleil, que les gens viennent et vont, et qu\u2019on devient conscient de notre propre finitude. Pour Camus, Sisyphe est l\u2019ultime h\u00e9ros absurde.<\/p>\n<blockquote><p><em>\u00ab\u00a0Sans cesse Sisyphe fait des efforts pour faire jaillir la pierre, la faire rouler devant lui et la pousser sur la pente\u00a0; on voit le visage tendu, la joue press\u00e9e contre la pierre, l\u2019action d\u2019une \u00e9paule qui re\u00e7oit la masse recouverte d\u2019argile, un pied qu\u2019il maintient \u00e0 sa place, le bras tendu avec lequel il la pousse \u00e0 nouveau vers le haut\u00a0\u00bb.<\/em><\/p><\/blockquote>\n<p>Le Sisyphe de Camus est devenu conscient. Il a le courage de regarder la situation en face. Il se rend compte qu\u2019il est plus fort que le bloc de rocher. Il remporte la victoire sur la mati\u00e8re, sur chaque grain de pierre, sur chaque \u00e9clat qui en jaillit parce qu\u2019il accepte sans cesse et \u00e0 nouveau sa t\u00e2che en pleine conscience. Il ne fuit pas son destin. Le mythe grec montre clairement que l\u2019\u00eatre humain n\u2019est pas libre d\u2019\u00e9chapper \u00e0 son destin. Camus ajoute que l\u2019homme devenu conscient a bien la libert\u00e9 de fa\u00e7onner lui-m\u00eame son destin et sa vie. \u00ab\u00a0Vivre\u00a0\u00bb, conclue Camus sans d\u00e9tours, \u00ab\u00a0ce n\u2019est pas\u00a0: se reposer\u00a0\u00bb. Le docteur Rieux ne se repose pas durant l\u2019\u00e9pid\u00e9mie de la peste et Sisyphe non plus en mettant \u00e0 chaque fois et consciemment son \u00e9paule sous le bloc de rocher.<\/p>\n<blockquote><p><em>\u00ab Nous devons nous repr\u00e9senter notre Sisyphe comme un homme heureux ,\u00bb<\/em><\/p><\/blockquote>\n<p>\u00e9crit-il. Camus donne davantage de profondeur au mythe.<\/p>\n<p>De Sisyphe il est dit qu\u2019il \u00e9tait rus\u00e9, c\u2019est pourquoi il s\u2019attira la col\u00e8re des dieux. Il \u00e9tait pass\u00e9 maitre dans l\u2019art de la ruse et de la tromperie. Qu\u2019il \u00e9tait orgueilleux et plus malin que la mort. Cependant Hom\u00e8re parle de Sisyphe comme \u00e9tant l\u2019homme le plus sage et le plus r\u00e9fl\u00e9chi qu\u2019on puisse trouver sur terre. Qu\u2019est-ce qui pousse alors Sisyphe \u00e0 chercher les limites de la condition humaine\u00a0?<\/p>\n<p>Camus raconte que Sisyphe, devenu conscient, accepte la situation en toute libert\u00e9. C\u2019est magnifique. Mais alors d\u2019o\u00f9 vient ce m\u00e9pris de la mort\u00a0?<\/p>\n<p>\u00c0 notre \u00e9poque, nous d\u00e9couvrons de plus en plus que la conscience se situe aussi en dehors du corps humain. Dans le Corpus Hermeticum, Herm\u00e8s Trism\u00e9giste nous fait savoir que la conscience s\u2019\u00e9tend jusqu\u2019\u00e0 l\u2019infini\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p><em>\u00ab\u00a0et pour s\u2019\u00e9lever dans les cieux, l\u2019\u00eatre humain n\u2019a pas besoin de quitter la terre. Si vaste et si grande est sa conscience\u00a0\u00bb.<\/em><\/p><\/blockquote>\n<p>Quelque chose d\u2019une vie immortelle parlait-il quelque part dans la conscience de Sisyphe ?<\/p>\n<p>Le Sisyphe d\u2019aujourd\u2019hui c\u2019est l\u2019\u00eatre humain qui est conscient de la terre, du monde naturel dans lequel il vit, o\u00f9 les oppositions limitent sa vie, o\u00f9 toute existence connait son essor et son d\u00e9clin. Et c\u2019est l\u2019\u00eatre humain qui reconnait en m\u00eame temps la voix de l\u2019\u00e9ternit\u00e9. L\u2019homme qui approche l\u2019origine, l\u2019unique source de toute vie en t\u00e2tonnant, parce qu\u2019il sait qu\u2019il porte en soi cette source in\u00e9puisable. La voix int\u00e9rieure de l\u2019\u00e9ternit\u00e9 lui offre la conscience que tout est fondamentalement <em>un. <\/em>Pendant qu\u2019il roule la pierre vers le haut, pendant la descente, durant sa vie, le moderne Sisyphe offre amiti\u00e9 et amour \u00e0 tous ceux qui subissent encore le tourment du travail inutile et qui portent une affliction sans espoir. Il donne son attention, lumi\u00e8re et force sans attendre quelque chose en retour, tout comme Sisyphe place sans rel\u00e2che son \u00e9paule sous le bloc de rocher. Aider \u00e0 accomplir le travail de la lumi\u00e8re c\u00e9leste dans le monde donne la joie \u00e9ternelle \u00e0 tout Sisyphe.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h3><strong>Litt\u00e9rature\u00a0:<\/strong><\/h3>\n<p>Camus, Albert, <em>Le mythe de Sisyphe, <\/em>2024<\/p>\n<p>Camus, Albert, <em>Un amour plus \u00e9lev\u00e9,<\/em> lettres \u00e0 un ami allemand avec un essai de Bas Heijne.<\/p>\n<p>Camus, Albert, <em>La peste.<\/em><\/p>\n<p>Camus, Albert, <em>Journal.<\/em><\/p>\n","protected":false},"author":923,"featured_media":116335,"template":"","meta":{"_acf_changed":false},"tags":[],"category_":[110077],"tags_english_":[],"class_list":["post-127874","logon_article","type-logon_article","status-publish","has-post-thumbnail","hentry","category_-livingpast-fr"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/logon.media\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/logon_article\/127874","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/logon.media\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/logon_article"}],"about":[{"href":"https:\/\/logon.media\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/logon_article"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/logon.media\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/923"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/logon.media\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media\/116335"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/logon.media\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=127874"}],"wp:term":[{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/logon.media\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=127874"},{"taxonomy":"category_","embeddable":true,"href":"https:\/\/logon.media\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/category_?post=127874"},{"taxonomy":"tags_english_","embeddable":true,"href":"https:\/\/logon.media\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags_english_?post=127874"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}